Où sont passés les autres malades ?

Petit ovni à la chorégraphie intimiste – aux intermèdes dansés – Mods de Serge Bozon n’est pas, comme son titre pourrait le laisser présumer, un hymne survolté au mouvement dandy rock du swinging London.

Etrange, décalé, drôle, absurde, inquiétant, ce second long métrage met en place un ballet de personnages aux névroses rotatives, aux refrains déglingués, bourdonnant autour d’Edouard (Laurent Lacotte), un jeune homme alité, cloîtré dans sa chambre et dans un mutisme neurasthénique semblable à celui dont est atteinte l’héroïne du Persona de Bergman, et qu’ici, tous dévisagent.

Paul (Serge Bozon) et François (Guillaume Verdier), ses deux frères militaires de carrière, cherchent au centre d’un campus universitaire la Maison d’Anna pour y retrouver leur petit frère. Le jeune homme est malade. Malade de quoi ? Personne ne le sait.

Obscur objet du désir pour les uns, d’incompréhension pour les autres, Edouard fascine Anna (Axelle Ropert), la sévère directrice de ce petit Brazil (elle lui commande de la confiture de rose et des couvertures en cachemire malgré le déficit de son institution), provoque la jalousie de Charles (Vladimir Léon), le docile assistant d’Anna que cette dernière maintient sous une implacable et réjouissante férule sadomasochiste. Ces deux frères, emmurés dans une logique mécanique et désincarnée, ne peuvent accéder au monde sensible figuré par le jeune homme. Quant au psychiatre loufoque, véritable chapelier toqué dont la rectitude scientifique n’a d’égale que celle des murs du Cabinet du Docteur Caligari, perplexe face à ce cas qui n’en est pas un, comment ne sécherait-il pas devant l’incongruité d’Edouard, unique personnage doué de sentiments, perméable à ses propres émotions.

Dans ce petit monde renversé où le seul malade mis en quarantaine, inaccessible par son humanité, chamboule tous les repères, Serge Bozon aborde sans l’air d’y toucher, la question de l’identité, de la folie, de la sensibilité à l’âme et du corps. Suite de tableaux burlesques, aux dialogues contrapuntiques entrecoupés de chorégraphies glissantes, Mods est un petit objet étrange et déroutant qui ne se laisse pas aisément manier mais interloque un spectateur qui ne peut qu’espérer la folie…

Yasmina Anzeddi / Collège Beaumarchais, Paris 11e




Etre ou ne pas être une chochotte ou la posture réglementaire

Cité universitaire, la Maison d’Anna, par une belle journée ensoleillée, Mods de Serge Bozon plante un décor qui pourrait nous mener à une intrigue conventionnelle, celle de deux frères Paul (Serge Bozon) et François (Guillaume Verdier) venus rendre visite à leur frère Edouard (Laurent Lacotte). Mais les premiers plans mettent le spectateur dans un vis-à-vis étrange, dans un rapport de communication où la parole désincarnée propose une rupture avec le réalisme. Le film l’entraîne dans une suite de tableaux, véritables unités dramatiques dans un espace surprenant qui va se refermer telle la citadelle de La Peste jusqu’à la quarantaine. En effet, le sujet de Mods est bien une maladie, celle d’Edouard, héros que les deux frères militaires cherchent à guérir de sa léthargie.

Tout dans le film interroge le spectateur, de même tout est question pour les personnages. Rappelant ainsi de grands cinéastes, tel Alain Resnais avec L’Année dernière à Marienbad où la parole est posture, mais aussi isolement quand elle n’est pas conforme à une attente sociale ; puis dans ses autres films tel On connaît la chanson où l’éloquence s’exprime dans la musique ou la chorégraphie, Les herbes folles et son décalage absurde. Nous retrouvons également Pialat dont les héros, tel Van Gogh, ne répondent pas aux critères convenus mais aussi par ses comédiens qui ne sont pas forcément professionnels. Référence à Bresson aussi par la violence sous-jacente du groupe et l’abandon du héros ou antihéros dans sa recherche identitaire d’un absolu comme l’amour.

Qui est Edouard ? Un héros tragique dont le chœur des Mods énonce les faiblesses, commente les différentes figures présentes et leur rôle. Par un véritable exercice de style autour de personnages parallèles et absurdes, le spectateur s’interroge alors sur ces règles forcément justes répétées par Charles (Vladimir Léon) l’intendant devant Anna (Axelle Ropert) la directrice de la maison universitaire. Edouard aurait-il dévoyé des règles par la séduction ? Edouard est-il différent des autres ? Les deux frères diront qu’il était le chouchou comme les Mods diront qu’il est une chochotte mots qui fleurent bon les années 60. Alors, il fallait être un homme , un vrai pour ne pas se perdre.

Mods peut alors inquiéter le spectateur comme il peut l’amuser. Cela dépendra du regard que l’on a face à l’autorité. Autorité représentée par Anna, la directrice, véritable dictateur qui, par convoitise, achète de la confiture de rose et une couverture de cachemire pour le récalcitrant Edouard. Autorité recherchée par Charles, l’économe qui s’entraîne en vain. Autorité qui guide Elsa, jeune étudiante serveuse à la cafétéria, lisant avec sérieux toujours le même livre alors qu’elle se vante d’en lire sept par semaine et qu’elle cache une photographie d’Edouard au milieu des pages. Autorité de métier pour les deux frères Paul et François qui ne peuvent dormir et consultent tour à tour le médecin ou psychiatre ; psychiatre couché presque alité toujours inquiet, se redressant soudain pour garder cette fameuse posture d’autorité médicale.

Serge Bozon nous offre, par ces divers portraits ou tableaux, un humour très anglais, très non-sens, très sixties, mettant ainsi à distance la tragédie de l’individu qui reçoit des lettres d’amour et ne participe plus à la chorégraphie vitale, nécessaire de la fourmilière qu’est la Maison d’Anna.

Une seule certitude, on ne peut sortir indifférent de Mods ; le rythme de la musique et des échanges donne à penser avec ou sans plaisir. Faut-il comme pour guérir Edouard et tous les garçons, nous répéter les choses deux fois pour comprendre ?, clin d’œil du cinéaste au spectateur. Mods fonctionne ainsi comme une mélodie, pleine de figures répétitives, qui place le spectateur dans une position de lecture forcément active. En cela Serge Bozon nous offre un cinéma à l’intelligence ouverte comme toute œuvre d’art et la dernière séquence dans laquelle Edouard est debout sur le perron peut être interprétée à l’envi ou pas…

Sylvie Choquet / Collège Eugène Delacroix, Paris 16e




Des ploucs et des héros

Mods de Serge Bozon est un film que l’on pourrait être tenté de détester.

D’abord parce que, sans crier gare, il installe à l’écran des personnages apprêtés, un jeu théâtral. Et voilà deux militaires d’opérette, qui rament pour retrouver leur frère Edouard, atteint d’une maladie bien vague, proche de la catalepsie. Edouard (joué par Laurent Lacotte) est volontairement reclus dans une maison d’étudiants étrange, qui tient le milieu entre l’asile d’aliénés et le cabinet de curiosités. Cohabitent d’improbables individus : un médecin qui dort avec son stéthoscope, un intendant sans cesse rappelé à l’ordre par une gouvernante pointilleuse et revêche (jouée par la scénariste du film, Axelle Ropert), un quatuor de Mods hiératiques, hautains, futiles et pourtant lettrés…

Tout le monde, dans ce film prend des grands airs, fait la chochotte, pour paraphraser l’un des personnages. Tout le monde à commencer par l’auteur, dont les personnages semblent des extensions de lui-même, au service de ses exercices de style : militaires sentencieux ; C’est pas parce qu’on n’a pas fait d’études qu’on n’a pas le droit de vous parler ; dandys, coiffés et vêtus comme leur auteur, lui-même acteur du film (Serge Bozon joue Paul, l’un des deux militaires à la recherche de leur frère Edouard). Tous lui ressemblent un peu, tous pourraient bien être ses amis dans la vie.

On peut alors légitimement s’inquiéter : le petit monde pimpant et délibérément maniéré de Bozon, aurait-il une parenté avec l’univers de Christophe Honoré ? Une même inclination pour les belles personnes bien nées, un même goût pour la citation, l’artifice, des parties musicales ou dansées… ?

Il n’en est rien, heureusement. Et si Honoré cède à toutes les facilités, drague sans vergogne un cœur de cible mou comme lui semi-lettré, un peu bête ; Bozon savonne toutes les planches, n’a de cesse de creuser la distance entre le spectateur et lui. Avec courage, méthode, il brime sa nature, et c’est flagrant lorsqu’on le voit à l’image : dans ses rôles d’acteur (de Mods, à La Famille Wholberg, en passant par Les Derniers jours du monde), il crève l’écran de sa morgue adolescente, altier et drôle.

On peut regretter cependant dans ce dandy parti-pris, un refus de toucher la corde sensible. Quel plouc ! s’écrie à plusieurs reprises Catherine, jouée par Patricia Barzyken réponse à la déclaration d’amour naïve du tandem de militaires transis.

Suivre sa pente, geste de plouc ? Pas faux, et pourtant Bozon, dans une interview donnée pour La France, dit avoir le désir d’un cinéma populaire, qui s’adresse à tout le monde. Mais comment être populaire sans être plouc ? Comment faire entrer le spectateur dans son monde, sans pathos, sans chantage à l’émotion ?

Il y a dans Mods des moments très beaux, des moments de connexion, de petites illuminations.
D’abord, un plan étrange : les deux militaires dans une chambre s’essaient à des postures impossibles. L’un d’eux fait couler son bras le long d’une étagère, essaie de réunir corps et mobilier. L’autre tente de créer une figure complexe, engageant son corps, un lit, un mur.
Inscrire dans le cadre des éléments hétéroclites : le film ne cesse de figurer ce défi en associant des Mods anachroniques à un campus étudiant, ou Catherine, professeur d’économie politique, à un balcon, la nuit. Le fait que ce personnage soit joué par Barzyk, Madame Mocky à la ville mais aussi ex miss France, transfuge des concours de beauté de Madame de Fontenay promue au cinéma d’auteur, accroît encore le sentiment d’étrangeté de ces images. Comme si Bozon voulait tout faire tenir en un seul plan.

La question n’est d’ailleurs pas seulement de faire tout faire tenir dans le même cadre. Il s’agit aussi de montrer comment on peut en sortir.
Tout ce qui est capital dans Mods se joue en effet hors-champ. Ainsi Edouard, lorsqu’il est dans le cadre avec ses frères, est muet, abruti, comme le Tommy de Ken Russel, hébété, crétinisé par la cohabitation avec sa famille de dingues. C’est hors cadre que Tommy et Edouard sont chéris de ces dames, jalousés des hommes, vénérés de tous. Et c’est dans les derniers plans, qui coïncident avec le départ des frères, que l’on sent que la vie va pouvoir commencer enfin, pour Edouard. Et qu’à sa façon il devient un héros. Car Mods est traversé par la question de l’héroïsme : Les petits héros aiment obéir. Edouard est un petit héros. , ou C’est facile d’être mythique quand on est mutique s’exclame-t-on ici et là. Le film montre en quelque sort, comment le cinéma fait parler les statues, donne vie aux images, réveille la Belle au Bois dormant : un taiseux devient idole des jeunes, deux militaires handicapés sensibles sont touchés par l’amour et accèdent à la parole.

Comment se construisent les mythes ? Bozon montre comment le cinéma donne vie aux images, fait les héros, mais aussi rend à chacun de nous, un peu d’enfance. Et l’on est heureux de pouvoir retrouver un monde où l’on punit les obstacles : les danseurs, au cours d’une chorégraphie, administrent une correction à des buissons, comme l’enfant tape le mur qu’il a heurté, en le traitant de méchant ! Enfin, Mods montre la force du collectif, que l’on retrouve dans les parties dansées, moments de souffle et d’harmonie, réfléchit à la possibilité de construire une nouvelle famille, plus belle, plus soudée que la sienne, un gang bien à soi.

Isabelle Cristofari / Collège Chaptal, Paris 8e




Nous au moins on se connaît, on sait qui on est

Dans le dernier plan de Mods, le deuxième film de Serge Bozon (2003), Edouard, troisième d’une fratrie et personnage qui est le lien entre tous, est enfin sorti de son immobilité. Il est sur le perron, debout, et réfléchit un instant avant de sortir du champ, laissant à l’image, seule, la porte à barreaux de la Maison des Etudiants où se déroule le film. Dénouement ? Sans doute, mais le personnage reste mutique et on ne sait pas vers quoi il s’élance. Cette ambiguïté et cette absence de véritable réponse sont au cœur de ce film à l’esthétique à la fois ludique et antinaturaliste.

Paul et François, deux militaires, viennent passer quelques jours au chevet d’Edouard, victime d’une étrange prostration. Si la fiction fonctionne à la façon d’une enquête (il s’agit de découvrir ce qui a rendu Edouard muet), ce n’est que de façon parodique : à aucun moment le spectateur ne peut s’identifier aux personnages, et de multiples procédés, parfois comiques, interdisent que se jouent ses réflexes de lecture naturalistes (répétitions multiples, tant dans les scènes que dans les dialogues, chorégraphies, déclamation presque théâtrale du texte…). Tout ici semble fait pour conduire à la prise de distance (et à la réflexion) du spectateur. Et si la tension croît en apparence à mesure que le récit progresse (les deux frères ne parviennent plus à dormir, on les soupçonne d’être des espions, il deviennent de potentiels rivaux amoureux et se battent brièvement au moment où la Maison est mise en quarantaine), cette tension fonctionne à la façon d’un trompe-l’œil.

Ce qui fait le cœur du film n’est en effet pas tant la narration qu’une réflexion, plutôt pessimiste, sur l’individu et les relations interpersonnelles. Les personnages, ici, ne sont pas des individus, mais des blocs de stéréotypes, des ensembles sinon vides, du moins opaques à eux-mêmes, souvent interchangeables (c’est le cas de Paul et François, qui a plusieurs reprises jouent des scènes identiques, ou des quatre Mods) ; et que ne parviennent à se définir que par des formules toutes faites (Charles l’économe doit faire respecter le règlement sévère mais juste, Paul et François sont militaires, c’est [leur] métier). Aucun échange, de fait, n’est possible entre ces individus inexistants, et la parole est vidée de tout réel contenu.

Ce qui lie les personnages, c’est Edouard, et l’interrogation qu’il constitue. Il est ce qui les aimante et les met en mouvement, il suscite la fascination générale, mais on ne sait vraiment qui il est. Chochotte ? Petit héros ? Autre chose ? (C’est notre frère dit François), chacun à son idée de ce qu’il est.

Prostré à la suite d’un chagrin d’amour (on ne l’apprendra qu’à la fin), Edouard laisse son corps exprimer ce qu’il ressent, en refusant une parole vide de sens. Il est significatif à cet égard que les seuls moments lyriques du film, ceux où cesse la mise à distance, soient les scènes de chorégraphie. Le corps seul semble pouvoir exprimer ce qui est refusé ) la parole, mais c’est pour Edouard, jusqu’au dénouement, où son corps enfin va se délier dans une danse avec celle qu’il aime, dans la souffrance et l’immobilité.

Mais Edouard, peut-être, ne fascine pas parce qu’il ne parle pas. Il n’est peut-être pas si différent de ses frères, comme semble le suggérer leur tenue vestimentaire (ils portent tous trois le même pyjama), et si on peut déceler une évolution de ces personnages à la fin du film (Edouard, toujours muet, se lève, Paul et François laissent parler leur corps dans une chorégraphie… où ils restent interchangeables), on ne saurait dire si elle leur permet véritablement d’être enfin eux-mêmes.

Laurent Enet / Lycée Paul Valéry, Paris 12e




Un campus étrange


MODS s’inscrit dans le parcours atypique du réalisateur.

Serge BOZON, à la fois pédagogue et critique du genre cinématographique, interpelle le spectateur qui perd ses repères dans ce film. La comédie déroutante se présente comme un Exercice de style où s’entremêlent narration réaliste, tragédie, chorégraphie et clips itératifs de quatre MODS. Les personnages jouent des rôles de la vie quotidienne de manière affectée dans le style Nouvelle Vague… La mise en scène est déclinée sur le registre de l’Absurde : les personnages seront héroïques ou ne seront pas. Deux frères, Paul et François, militaires, sont convoqués à la Cité Universitaire, au chevet de leur frère Edouard qui est malade.

Ils débarquent sur le campus en uniforme et rencontrent des personnages qui sont comme eux, en décalage avec leur fonction respective :
- une barmaid qui feint de lire sans discontinuer, alors qu’elle admire une photo d’Edouard cachée dans les pages de son livre.
- une professeure d’économie aguichante qui attend sur la terrasse
- un couple composé d’un intendant débordé et d’une gouvernante autoritaire
- un jeune médecin qui ne connait rien à la médecine
- des étudiants dansent, des MODS chantent…

Seul Edouard, le malade, est dans son rôle. Il est silencieux, prostré, enfermé dans sa maladie, enfermé dans sa chambre. Il fuit le regard des autres qui viennent lui rendre visite. A un moment, cependant, il rompt sa posture pour se livrer à une ronde avec ses frères, vêtus tous les trois du même pyjama rayé. Une chose est claire, Edouard est le seul point de convergence des personnages : tous ont de la compassion, voire de l’amour pour lui.
Les dialogues qui s’amorcent entre les personnages sonnent en creux. Ils portent toujours sur le même sujet, le malade, la gravité de la maladie, l’inquiétude qu’elle génère. Les frères vont exposer au médecin, chacun à leur tour, exactement dans les mêmes termes, qu’ils souffrent d’insomnies récurrentes. Les scènes sont entrecoupées de séquences de danses et de chants sans rapport avec la narration. Dans un moment ultime, tous les personnages vont participer sans conviction à une chorégraphie finale sur un air de MODS.
Entre joie et consternation, le spectateur est mis à l’épreuve. Saisi par le caractère imprévisible des situations, il oscille, sur le motif de la maladie d’amour, entre la morosité et le rire.

Dominique Hoareau / Lycée Claude Monet, Paris 13e




Quand même un film...

Une chose est sûre : c'est que contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, Mods n'est justement pas un film à la mode. Œuvrant hors des sentiers battus, Serge Bozon nous propose plutôt un objet cinématographique qui oscille entre l'exercice de style quasi scolaire, récit linéaire et film destiné aux professionnels du cinéma.

Cette triple adresse au spectateur étudiant, grand public et cinéphile conduit à des scènes qui peuvent parfois laisser perplexes.
Que signifient par exemple les chorégraphies et les chansons qui scandent le film ? Viennent-elles seulement casser le ton monocorde et répétitif des acteurs qui finirait à la longue par lasser ? Libèrent-elles les corps par trop étriqués des protagonistes ?

L'intrigue est pourtant d'une simplicité enfantine : Édouard (Laurent Lacotte), le mutique mythique atteint d'une pathologie mentale inconnue est prostré dans son lit sans que personne ne puisse l'en déloger. Arrivent alors ses deux frères, Paul (Serge Bozon) et François (Guillaume Verdier) pour essayer de le remettre sur le chemin de la guérison.
Évidemment les deux frères sont très différents de notre beau au bois dormant. Tout les oppose, à commencer par le métier : deux militaires sans études face à un étudiant brillant, mais aussi l'environnement social : les deux militaires prétendent pouvoir disparaître sans être regretté quand le mutisme d'Édouard est une préoccupation permanente du campus (tout le monde connaît Édouard). Enfin le rapport à l'autre sexe est tout aussi éloquent : les deux militaires tentent de séduire la même femme, plus âgée qu'eux, comme s'il n'y en avait qu'une alors qu'Édouard reçoit au contraire un courrier féminin pléthorique. La différence entre les les militaires et Édouard est telle que l'un des personnages secondaires met même en doute leur lien fraternel.

Il y a pourtant des ressemblances : le physique d'abord mais surtout les problèmes de communication qui les affectent : l'un est dans le refus quand les autres sont dans la saturation et la répétition quasiment clownesque, ce qui revient peut-être finalement au même.
Ces jeux de miroir et d'échos sont d'une banalité absolue dans les œuvres fictionnelles mais sont dans Mods tellement appuyés qu'ils ressortissent davantage de l'exercice de style que d'une explicitation réelle de l'intrigue. La découverte de ces (grosses) ficelles fait partie, on ne peut le cacher, du plaisir que l'on éprouve devant ce film.

Plusieurs signent nous invitent en effet dès le début à voir dans Mods non un film où l'intrigue serait capitale mais une œuvre cherchant à révéler son propre mod de fonctionnement. Ainsi, la scène où les deux frères interrogent des passants hors-champ invite-t-elle le spectateur à se poser la question de la place de la caméra. Ou bien encore celle où la supposée déléguée des étudiants, Anna (Axelle Ropert), introduit les deux frères chez le malade Édouard, voici Paul et François, tes deux frères comme s'il ne les reconnaissait pas lui-même qui paraît tellement fléchée que le spectateur a l'agréable impression d'être pris par la main par le réalisateur ; Puisque les personnages sont aussi lourdement présentés, c'est que l'enjeu du film ne leur est probablement pas corrélé. Le recours aux acteurs non-professionnels et la diction totalement désincarnée des personnages évacuent de toute façon toute idée de mimétisme avec le réel. L'inefficace leçon d'élocution autoritaire dispensée par Anna à l'intendant Charles (Vladimir Léon) est à cet égard révélatrice du manque d'intérêt de serge Bozon pour les sentiments et les vibrations de la voix.

Le titre du film lui-même nous éloigne de l'intrigue : les Mods sont ces quatre garçons lookés comme des Beatles qui apparaissent dans le film de façon quasi incongrue pour deviser de choses triviales et sans intérêt sans jamais se regarder... Quel lien entretiennent-ils réellement avec l'affaire qui nous intéresse, la guérison d'Édouard ? Campent-ils simplement un décor ? Figurent-ils les problèmes de communication entre les personnages ? Pourquoi faire danser ces représentants d'un mouvement musical anglais des années 1950 sur de la musique américaine des années 1960 au milieu de la Cité Universitaire de Paris ? Si ces éléments qui nous éloignent temporairement de l'intrigue nous laissent peut-être un peu perplexes, leur caractère énigmatiques est indubitablement stimulant.

Et pourtant, malgré ces tentatives de déconnexion de l'intrigue, on se prend tout au long du film à continuer de souhaiter, à l'instar de tous ces personnages à moitié fous, la guérison d'Édouard... La réflexion d'ordre narratologique sur la composition d'un film que propose Serge Bozon dans Mods, ne parvient pas à éclipser le scénario... et c'est heureux.

Frédéric Kelder / Lycée d'Etat Jean-Zay, Paris 16e




Un film d’ailleurs tourné nulle part

Si Mods commence limite thriller avec le cri d’Anna ouvrant une porte (sans que l’on sache ce qui le provoque), on comprend vite en suivant François et Paul dans leur quête de la maison d’Anna que c’est ailleurs que se situe Serge Bozon.

Il fait intervenir régulièrement, comme un refrain, un quartet de mods, jeunes poseurs posés là où le réalisateur l’a décidé. Figés dans des poses évoquant des pochettes de disques rock, arrogants et fragiles, dépourvus d’existence et de mobilité propres, parfaitement interchangeables, ils parlent tour à tour, en quelques mots, qui se répondent comme des accords. Le sens, s’il y en a un, semble à distance, périphérique. La sensibilité, la tendresse, se cachent derrière la banalité des mots. On pense à ces petites pépites rock comme Mother’s Little Helper des Rolling Stones où Mick Jagger décrit en une vingtaine de lignes tout le mal-être de la femme anglaise du début des années 60. Bozon lui aussi dit beaucoup avec peu.

Entre les refrains il y a les couplets où dans un monde réduit à un campus universitaire de plus en plus concentrationnaire se croisent une dizaine de personnages dotés d’un prénom et d’une à deux fonctions pour toute identité. Grâce à la maladie d’Edouard (Laurent Lacotte) 2 militaires, ses frères (Guillaume Verdier et Serge Bozon), 1 serveuse avide de lectures (Chloé Esdraffo), un intendant dépourvu d’autorité (Vladimir Léon), Anna sa directrice qui en a trop (Axelle Ropert, également scénariste), 1 enseignante en économie politique (Patricia Barzyk), 1 médecin (Laurent Talon), et enfin une femme qui écrit et dit non (Raphaëlle Godin) se rencontrent et échangent des propos convenus, répétitifs et souvent vides de sens ; un peu comme dans le monde réel, l’humour et la sensibilité en plus. En effet tout ce petit monde ne semble réuni que pour espérer, souhaiter, vouloir la guérison d’Edouard, et peut-être y contribuer.

Le décalage, l’emploi de phrases leitmotivs je suis militaire, c’est mon métier, le règlement sévère, mais juste produisent l’humour qui rend cette peinture d’un monde vide, fermé et quasi immobile légère et drôle. Le cas médical d’Edouard est défini par ce qu’il n’est pas. Les personnages sont empêtrés, englués dans leurs rôles, le ton est volontairement artificiel, faux. Le comique est renforcé par la répétition de scènes entières, où seuls semblent changer les protagonistes.

Bozon construit un monde un peu étrange, dont les habitants disent peu mais ressentent beaucoup, un monde un peu oppressant pour les acteurs qui y sont enfermés, comme dans cette scène où deux personnages regardent la rue depuis un étage, derrière une vitre. Un monde de nulle part, le film est tourné à Paris mais le choix de la Cité Universitaire brouille les pistes, on pourrait aussi bien être en Belgique, aux Pays Bas ou en Angleterre.

Cinq intermèdes chorégraphiques coupent le récit, car récit il y a, pour mieux égarer le spectateur. Pour qu’il puisse s’y retrouver il y a aussi une fin sous la forme hollywoodienne de happy end ; tel Lazare Edouard se lève et marche. Pour vivre ou simplement fonctionner ?

Patrick Raty / Lycée Jules Siegfried, Paris 10e




Figures libres

Le deuxième long-métrage de Serge Bozon fait de la Cité Internationale Universitaire le cadre unique de son film et le lieu de toutes les expériences de mise en scène, le point de départ d’un acte de création ludique et souverain.

Une jeune femme, Anna, jouée par Axelle Ropert, de dos avance dans un couloir, ouvre une porte et pousse un cri de surprise alarmée ; un jeune homme, Edouard (Laurent Lacotte) entrouvre la porte d’entrée du foyer d’étudiants où il était reclus et regarde vers l’extérieur qui restera hors-champ. Ce sont respectivement le premier et le dernier plan de Mods. Le film tout entier tient entre ces deux portes, sorte de parenthèse enchantée, et la maladie d’Edouard, le frère mystérieux mutique/mythique, constitue un prétexte à une création collective, poétique et musicale.
Dans la plus pure tradition burlesque, ici teintée d’une mélancolie languissante à la Harry Langdon, Bozon convie sa troupe à investir les lieux et en fait un terrain de jeu où les personnages évoluent avec une grâce un peu raide, loin de toute représentation naturaliste.
Interprétant lui-même Paul, le frère aîné, le cinéaste forme avec Guillaume Verdier (François, le troisième frère) un duo comique un peu lunaire, qui traverse rêveusement des tableaux chorégraphiés par Julie Desprairie. Ils croisent ainsi la sévère Anna, jouée par la scénariste du film Axelle Ropert, et quatre garçons ahuris habillés comme les Mods anglais des années 60, dans un ballet mécanique et sensible. Ainsi, alors que Paul et François devisent au premier plan sur le peu de courrier personnel qu’ils reçoivent tandis que leur frère est le destinataire d’une abondante correspondance féminine, trois figurants se mettent soudain à danser à l’arrière-plan dans le jardin désert.

Le geste central de Mods semble ainsi tenir dans cette exploration permanente des possibilités figuratives ainsi que dans l’expérimentation artisanale et inventive sur le rapport des corps à l’espace et au cadre.
On se souviendra par exemple de l’étonnante chorégraphie des deux frères en pyjama dans la petite chambre de cité U, glissant le long des murs et sur le bureau avec lenteur, s’arc-boutant contre le plafond, ouvrant un tiroir avec mélancolie sur une ballade au ton amer.
Jeux de mots, jeux de mains, les dialogues et la mise en scène répètent, varient avec une visible exultation (l’arrivée des deux frères, leurs visites au médecin loufoque) les répliques, les personnages doubles, les séquences en écho.
Serge Bozon filme avec un bonheur évident ses figures lentes et refuse de dérouler une histoire scénarisée dont le film ne serait que le pauvre développement imagé. Et c’est surtout cette joie de tout essayer qui frappe le spectateur qui découvre un cinéaste inventif et libre.

Philippe Zill / Lycée Paul-Valéry, Paris 12e


En écho

Interview de Serge Bozon au sujet de Mods

Interview d'Axelle Ropert et Serge Bozon / Chronicart