Décorer, transformer, décaler

Souhaitant transformer la ville en lieu fantastique sans en altérer la réalité, des cinéastes comme Léos Carax (Mauvais sang, Boy Meets Girl) ont coloré la capitale d'une esthétique formelle caractéristique de la décennie 1980-1990. Le choix d'une couleur particulière (le rouge dans Mauvais sang par exemple) ou du noir et blanc (Boy Meets Girl), le lyrisme du scénario dessinent un climat irréel et fantastique. Même si les lieux sont identifiables (le Pont-Neuf, le métro, les quais de Seine), leur traitement, influencé par le clip et la publicité, les rend improbables. Paris est une ville rêvée, réinventée. Moins formelle et plus conceptuelle, l'oeuvre de Robert Benayoun, Paris n'existe pas, avait déjà ouvert les voies d'une représentation d'un Paris poétique et irréel sur le thème du pouvoir de la pensée à remonter le temps. Inspiré par le courant surréaliste, Paris n'existe pas est un film d'avant-garde, inclassable et pourtant précurseur des courants à venir.

Détourner

Autre piste de travail pour les amoureux du fantastique : garder le décor, mais en y implantant une trame inquiétante ou imaginaire. Des cinéastes comme René Clair (Paris qui dort), Marcel L'Herbier (La Nuit fantastique), Jacques Rivette (Duelle, Céline et Julie vont en bateau, Paris nous appartient), Raoul Ruiz (L'Eveillé du pont de l'Alma, Généalogies d'un crime, La Comédie de l'innocence, Trois vies et une seule mort) ou Luis Bunuel (Le Charme discret de la bourgeoisie) appartiennent à cette veine de réalisateurs qui travaillent à la frontière du réel et de l'imaginaire, exploitant les lieux du quotidien pour partir dans le fantasme. Pas ou peu de trucages : c'est le décalage entre la situation dramatique, le discours des personnages et les lieux qui nourrissent l'imagination. Ce détournement du décor parisien est aussi au cœur du travail de Marco Ferreri lorsqu'il tourne la bataille de Little Big Horn dans le trou des Halles (Touche pas à la femme blanche). Exploitant un univers nocturne, Blake Edwards se réapproprie à son tour la capitale pour la transformer en décor de comédie musicale, burlesque et sophistiquée (Victor, Victoria).

Fantômes

La ville bruissante et anonyme est le théâtre de rencontres hasardeuses et troublantes qui, parfois, prêtent à confusion. Qui n'a jamais cru, au coin d'une rue, reconnaître une silhouette, une coiffure familière ? Dans Les Trottoirs de Saturne de Hugo Santiago, Fabian Cortès, exilé d'un pays fictif d'Amérique latine, a souvent l'illusion, la nuit, d'apercevoir le fantôme d'un célèbre musicien dont il sait pertinemment qu'il n'est plus de ce monde. De même Marie (Sous le sable de François Ozon) converse avec son mari disparu. Ici, le traitement de l'image, réaliste, plonge le spectateur dans le doute. Dans Fantômes de Jean-Paul Civeyrac, Mouche évoque son amant mort, qu'elle enlace, tandis que dans la capitale des gens disparaissent mystérieusement. Cinéaste lyrique et mélancolique, Jean-Paul Civeyrac filme des récits d'amour qui unissent des vivants et des morts. Enfin, Tsai Ming Liang instaure par la voie des esprits des liens entre Taipei et Paris (Et là-bas, quelle heure est-il ?). Des décors aux personnages, le talent du septième art n'est-il pas de nous faire croire à l'invraisemblable ?

Filmographie sélective

Boy Meets Girl de Léos Carax
Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette
Le Charme discret de la bourgeoisie de Luis Bunuel
Comédie de l'innocence de Raoul Ruiz
Duelle de Jacques Rivette
Et là-bas quelle heure est-il ? de Tsai Ming-liang
Fantômes de Jean-Paul Civeyrac
Généalogies d'un crime de Raoul Ruiz
Paris qui dort de René Clair
Paris nous appartient de Jacques Rivette
Sous le sable de François Ozon
Trois vies et une seule mort de Raoul Ruiz

Bibliographie
Paris au cinéma, N.T. Binh et Franck Garbarz, Parigramme, 2003

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