En flânant dans une librairie il y a une dizaine de jours, je tombe sur un essai tout frais édité au Seuil, L’Ecran global , de Gilles Lipovestsky et Jean Serroy. Un titre pareil ne pouvait me laisser indifférent : cette idée d’un « écran global » qui viendrait aujourd’hui prendre place comme une sorte de concept unissant la multitude d’écrans qui nous entourent, proliférante, depuis les écrans de surveillance, ceux de la télévision, ceux des consoles de jeux ou des téléphones mobiles ou ceux de nos ordinateurs, vient forcément titiller les réflexions d’un responsable d’une institution comme le Forum des images qui aime et défend le cinéma sous toutes ses formes, et tient à rester proche de la création la plus vive.

Je ne connais pas les précédents ouvrages de Jean Serroy, professeur d’université, critique, auteur de divers livres sur la littérature et le cinéma. De Gilles Lipovetsky, j’avais découvert le travail avec « L’Ere du vide », avant de découvrir son usage du préfixe « hyper » ( « hypermoderne », « hypersurveillance », « hyperconsommation »…), qui lui sert à analyser une société du « toujours plus », où se dissolvent les « encadrements sociaux, politiques et idéologiques » et qui voit naître un être humain toujours plus narcissique, qui se veut toujours plus maître de lui-même et du monde, « hyperindividualiste ».

Dans « L’Ecran global », Gilles Lipovetsky et Jean Serroy constatent comme nous tous la prolifération des écrans, et posent notamment une question qui brûle les lèvres des amoureux du cinéma : est-ce la fin du 7ème art ? C’est là qu’intervient leur concept d’hypercinéma. Non seulement, disent-ils, le cinéma n’est pas mort, mais il se transfigure en un hypercinéma, dont ils présentent les figures constitutives. Cet hypercinéma fait naître et répand une vision du monde, qui s’impose à nous sur tous les autres écrans qui nous entourent.

Bien sûr, je résume trop vite cet ouvrage de plus de 350 pages. Pour nous, cependant, qui depuis notre origine défendons l’idée d’une collection ouverte à tous les types d’images, qui accueillons depuis de nombreuses années une manifestation comme Némo – festival de la création des nouveaux cinémas et nouvelles images, qui organisons le premier festival mondial de film réalisé avec téléphone mobile,... Voilà une idée qui mérite d’être creusée.

« Le cinéma est partout », nous disent les auteurs. Est-ce seulement le signe d’une spectacularisation du monde, dont on voit les effets délétères, et qu’il ne faut pas cesser de dénoncer ? Non, concluent-ils. « Point de film catastrophe, point non plus de happy end ». L’empire des images gagne du terrain, et avec lui le risque d’une superficialisation, d’un calibrage de la pensée. Mais, disent-ils, «ce que l’univers écranique a apporté à l’homme hypermoderne, c’est moins, comme on l’affirme trop souvent, le règne de l’aliénation totale qu’une puissance nouvelle de recul critique, de détachement ironique, de jugement et de désirs esthétiques .

Acceptons-en l’augure. Mais on ne m’ôtera pas de l’idée que ce recul critique ne vient pas tout seul. Quel est le rôle que nous, responsables d’institutions culturelles, pouvons jouer dans cet équilibre ? Quelle volonté chaque « individu hypermoderne » (que nous sommes peut-être plus ou moins tous devenus parfois à notre corps défendant) doit-il construire pour habiter l’empire de l’écran global ? Sans doute en reparlerons-nous.